Topographismes et Homo Ludens
Les Epiphanies profanes
Il y a chez Pablo Avendaño comme une mystique de l'horizon. Ayant vécu à Madrid, il est habitué depuis longtemps aux fascinations qu'engendrent les vastes espaces castillans. Pour Pablo, l'art paysagiste est moins le miroir du monde que la source de mille rêveries plastiques. Ce genre pictural est celui qui induit le plus naturellement l'idée du voyage. Exactement comme dans un road movie ou un vieux Western . Le paysage est avant tout un espace mental, c'est l'expérience rétinienne du spectateur qui suggère du mouvement au sein du champ pictural. Si Pablo manie avec acuité les effets modulateurs de la ligne d'horizon, il confère également à ses compositions un caractère monumental et dépouillé. Mais si les notions d'équilibre et de mesure sont importantes, ses œuvres se caractérisent aussi par l'irruption d'éléments incongrus. Ainsi, l'artiste arrive à conférer à ses topographies imaginaires une aura teintée d'une inquiétante étrangeté. Ces artefacts sont comme des ruptures picturales qui témoignent de l'intrusion du dionysiaque au sein d'un équilibre apollinien.
Avendaño se joue des limites convenues, particulièrement de l'opposition entre abstraction et figuration. Il utilise la force évocatrice d'éléments figuratifs mais au sein de larges plans abstraits. Lorsqu'il peint, il part d'une idée de base tout en évitant l'écueil d'une trop stricte planification. Il peut lui arriver ensuite de cultiver les associations libres ou inconscientes. Il avoue d'emblée avoir un goût pour les décors monumentaux qui par la magie picturale peuvent aller jusqu'à flotter.
La présence de l'organique est récurrente. Il y a comme une urgence de la chair chez Pablo. Cette obsession s'exprime quelquefois par l'évocation de corps qui ne sont pas clairement identifiables. Un équilibre constant s'instaure alors entre la quiétude et la violence dans ses toiles. Ce qui intéresse Avendaño, c'est quand la présence picturale naît de la surabondance du réel. Rien de moins ici qu'une extrême concentration de sensations.
L'introduction de l'élément temporel est un souci constant pour l'artiste. Un goût affirmé pour le suspense l'amène à considérer ses tableaux comme des thrillers picturaux. Ainsi dans ses peintures, de minuscules personnages regardent des objets ou choses se manifester soudainement face à eux. Ces observateurs sont confrontés à l'intrusion d'étranges manifestations picturales. Avendaño parle poétiquement « d'Epiphanies non sacrées ». Et si les personnages sont petits, c'est qu'ils sont la conscience même de notre propre insignifiance. Pensons aux tableaux de Friedrich, voire aussi au cinéma fantastique contemporain. Ici l'emploi du flou se décline au pluriel, ce qui permet de garder intact le mystère insondable des images. Le flou confère aux compositions une mystérieuse profondeur de champ qui affine la subtile ambiguïté de l'espace.
Les photos intitulées Homo Ludens semblent avoir été prises du ciel. On peut déceler dans le choix subjectif de cette prise de vue quelque influence des tableaux de Breughel. A travers le médium photographique, Avendaño exploite l'ambivalence du rapport entre réalité et artifice. Quelque chose de sarcastique se glisse dans ses clichés. Le bizarre côtoie l'ironie dans une habile mise en scène de la vacuité du monde moderne, notamment avec ces étonnantes vues de baigneurs. Mais l'amateur de poésie trouvera également son bonheur. Il pourra déambuler à l'envi dans des villes de rêve et de désir et goûter aux joies simples mais irremplaçables de l'intime.
Olivier Duquenne, novembre 2006